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14.03.2015 - 18:00 -- Irène Frei / wv

Obsolescence programmée : mythe ou réalité ?

L’obsolescence programmée est devenue un sujet récurrent.


Nous sommes souvent sidérés de voir qu’un appareil presque neuf  tombe déjà en panne, et qu’au lieu de le réparer, le vendeur nous conseille d’en acheter un neuf.

 «L’obsolescence programmée»

est l’idée selon laquelle, si les produits que vous achetez se dégradent rapidement (contrairement aux bons vieux produits inusables de nos grands-parents), ce n’est pas un hasard: c’est une machination ourdie par les entreprises industrielles, qui ont trouvé là un moyen de nous obliger à racheter régulièrement leurs produits. C’est une de ces idées qui tient une bonne place dans la conscience populaire, mais qui ne convainc guère les économistes, pour plusieurs raisons.

La première, c’est que l’idée du «c’était mieux avant, tout était solide, maintenant on ne fait plus que des produits de mauvaise qualité qui s’usent vite» est tellement intemporelle, qu’on se demande bien quel a été cet âge d’or durant lequel on faisait des produits durables (à celle de ma grand-mère bien entendu: sauf qu’à son époque, elle disait aussi que les produits de sa grand-mère étaient plus solides).

Nous avons par ailleurs tendance à idéaliser le passé.

Avez-vous possédé une 2CV? Je me souviens de la mienne avec nostalgie…mais: les plaquettes de freins étaient usées après 10’000km, le pot d’échappement après 20'000, sans parler de la corrosion!

Les voitures d’aujourd’hui sont quand même plus fiables, mises à part les pannes électroniques récurrentes!

Mais il n’y a pas que ces biais de survie et d’idéalisation du passé.

Si les économistes sont sceptiques vis-à-vis de l’obsolescence programmée, c’est que cette stratégie apparemment subtile n’a aucun sens.

Les choses ne sont pas si simples, et en pratique, beaucoup de produits que nous achetons ne sont pas particulièrement durables. Il peut y avoir deux raisons à cela. La première tient aux contraintes de la production. La durabilité est une qualité désirable; mais il y en a d’autres, tel un faible coût de production, ou des caractéristiques spécifiques.

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Image: © Foto Hiero - pixelio.de

Un fer à vapeur sous pression est moins durable que le vénérable fer en fonte de mon arrière-grand-mère; faire passer de la vapeur sous pression dans des pièces métalliques provoque une usure bien plus rapide. Une poêle recouverte de téflon est moins durable qu’une casserole en cuivre massif; elle est aussi moins coûteuse et bien plus commode. Comme nous sommes des enfants gâtés par la société de consommation, nous voudrions que tout soit à la fois durable, esthétique et peu cher.

A la fin du 19ème siècle les marines européennes avaient cherché à produire des navires de guerre à la fois rapides, dotés d’une immense puissance de feu, et d’un gros blindage. Mais qui dit blindage et armements dit poids élevé, ce qui nuit à la manœuvrabilité et à la vitesse.

Tout problème d’ingénierie nécessite d’optimiser entre différentes qualités incompatibles.

Bien souvent, la réparabilité ou la durabilité passent au second plan, derrière d’autres qualités comme le prix. Produire en grande série standardisée permet de réduire considérablement les coûts ; réparer est un artisanat qui coûte très cher, parce que dans nos pays développés le travail coûte cher.

 

A côté de produits peu durables il est également possible de trouver des produits très durables mais  chers. Un costume fait sur mesure chez un tailleur sera plus beau, conçu avec des tissus de bien meilleure qualité que le bas de gamme que vous trouverez dans le premier magasin venu: il sera beaucoup plus cher. Certaines marques ont fait de la durée de vie élevée leur principal argument commercial (briquets Zippo garantis à vie, piles Duracell, voitures japonaises garanties 5 ans, etc…), ce qui montre que faire des produits à longue durée de vie n’est certainement pas rédhibitoire pour les profits, bien au contraire. Simplement la durée de vie n’est pas l’unique qualité désirable dans un produit. Et cette optimisation entre des qualités concurrentes rencontre les aspirations, elles-mêmes variées, des consommateurs.

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Image: © Schemmi - pixelio.de

La seconde raison qui explique pourquoi les produits ne sont pas toujours très durables; soumis à un choix entre des produits durables et des produits rapidement obsolètes, nous avons souvent tendance à préférer les seconds. Nous aimons la variété et la nouveauté. Consommer n’est pas seulement satisfaire un besoin utilitaire; c’est aussi une source de satisfaction, l’image de nous-mêmes, que nous aimerions donner autour de nous, n’y est pas étrangère. On peut qualifier ces sentiments de frivoles, se moquer de ces gens qui vont se ruer sur un iPad dernier cri dont ils n’ont rien à faire; mais force est de constater également que  les sociétés qui ont voulu substituer à ces caractéristiques humaines la stricte rigueur (… le «col Mao» pour tout le monde jadis en Chine) n’étaient pas particulièrement respectueuses des libertés, ou de la vie humaine.  Il faut noter que personne chez nous n’a jamais été contraint d’acheter quoi que ce soit. Il existe une certaine  pression sociale évidemment, et, parce que le marché ne peut pas toujours satisfaire tout le monde, il faut se résoudre parfois à contre cœur, à se conformer aux modes de consommation de la majorité.

Actuellement, obsolescence programmée ou non, on peut  annoncer une bonne nouvelle! Depuis peu il existe des «repair-cafés» à Berne et à Thoune et un autre va s’ouvrir à Zürich prochainement. Les consommateurs peuvent y faire réparer leurs produits par des spécialistes. Ceux qui s’y intéressent peuvent trouver les adresses des Repair-cafés sur

www.konsumentenschutz.ch.

Il n’y en a pas encore en Suisse romande pour l’instant (sauf à Sion), mais il y a de fortes chances d’en trouver bientôt!

Le SKS demande en outre, que tous les fabricants soient obligés de déclarer la durée de leurs produits dans les magasins. Il préconise également un allongement de la garantie à 5 ans.

Obsolescence programmée ou pas, le rythme auquel nous achetons et jetons actuellement, nous confronte à une réalité plus inquiétante que notre portemonnaie ou notre contentement personnel. La montagne de déchets électriques et électroniques, en grande partie exportée en Afrique, a de lourdes conséquences pour la santé. Les jeunes gens qui font le tri et récupèrent certains composants métalliques qu’ils revendent, subissent la nocivité des poussières  et des fumées qui se dégagent et tombent malades. Cela ne peut nous laisser indifférents. À nous de voir dans quelle mesure notre propre attitude reflète cette mentalité consumériste et comment nous en sortir, ne fût-ce qu’en achetant de manière  responsable.

https://www.youtube.com/watch?v=zVFZ4Ocz4VA

Cette vidéo d’Arte, illustre très bien toute la problématique de l’obsolescence, y compris le traitement des déchets.

(Publié sur Seniorweb en mars 2011 sous le titre: Le mythe de l’obsolescence programmée Mise à jour) extrait du blog «éconoclaste»: Alexandre Delaigue dernier livre: «nos phobies économiques» Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia.

Image en titre: © Karl Heinz Laube, pixelio.de